{"id":5955,"date":"2012-06-23T20:51:45","date_gmt":"2012-06-23T18:51:45","guid":{"rendered":"peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/?p=5955"},"modified":"2012-06-24T06:29:07","modified_gmt":"2012-06-24T04:29:07","slug":"le-debarquement-des-arabes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/2012\/06\/23\/le-debarquement-des-arabes\/","title":{"rendered":"Le d\u00e9barquement des arabes"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Je suis en panne d&rsquo;inspiration, alors je rediffuse&#8230;.<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle \u00e9tait n\u00e9e en 1914 \u00e0 Marseille, Gabrielle, \u00e0 quelques jours de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, et sa m\u00e8re de dix-huit ans avait d\u00e9pos\u00e9 son berceau devant une porte pour ne plus jamais donner d\u2019adresse \u00e0 personne, comme dans le po\u00e8me d\u2019Apollinaire.<\/p>\n<p>Je n\u2019invente rien, elle est presque morte le 11 septembre 2001, \u00e0 quelques dizaines d\u2019heures pr\u00e8s\u2026 Elle a fait un \u00e9norme scandale, sur son lit de mort, elle a insult\u00e9 la fille qu\u2019elle avait le moins d\u00e9sir\u00e9e en lui balan\u00e7ant des saloperies aux visages, elle a trait\u00e9 le mari de chauve, de fouille-merde, de cocu, d&rsquo;homosexuel et de bouffeur d\u2019h\u00e9ritage, elle a dit les m\u00eames choses au petit personnel ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019interne, et tout \u00e7a parce qu\u2019elle savait que la mort imminente la mettait \u00e0 l\u2019abri d\u2019une paire de gifles.<\/p>\n<p>En 1916, on l\u2019avait plac\u00e9e dans un orphelinat de Marseille, avant de la confier en 1920 \u00e0 des paysans, en moyenne montagne, lesquels lui ont signifi\u00e9 que par ici, on n\u2019aimait pas les filles de pute et qu\u2019elle ne s\u2019appellerait plus Gabrielle jusqu\u2019\u00e0 ses 21 ans, parce qu\u2019il y en avait d\u00e9j\u00e0 une \u00e0 la ferme, de fille qui s\u2019appelait comme \u00e7a\u2026 Pour bien lui faire comprendre que ce deal n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9gociable, tout le monde f\u00fbt tacitement encourag\u00e9 \u00e0 lui planter la gueule dans la neige sans raison pr\u00e9cise, et la petite n\u2019a plus jamais os\u00e9 donner son vrai pr\u00e9nom jusqu\u2019\u00e0 ses soixante ans.<\/p>\n<p>En 1932, Jos\u00e8phe a rencontr\u00e9 Louis au bal, lequel s\u2019appelait en v\u00e9rit\u00e9 Emile, parce qu\u2019ils \u00e9taient d\u00e9cidemment bien compliqu\u00e9s, les ploucs de ce temps-l\u00e0\u2026. Emile, je l\u2019ai tr\u00e8s peu connu. Je me souviens juste que sur la fin, il s\u2019endormait sur sa main, \u00e0 la fin du souper, et que Gabrielle attendait ce moment pour lui faire une balayette, lui mettre sa gueule dans la soupe et trouver un pr\u00e9texte pour expliquer \u00e0 la famille qu\u2019elle n\u2019avait pas eu de chance dans la vie, elle qui s\u2019\u00e9tait mari\u00e9e avec un cochon qui trempe sa figure dans son assiette \u00e0 la fin des repas.<\/p>\n<p>Je me suis renseign\u00e9 depuis, et j\u2019ai su qu\u2019elle exag\u00e9rait un petit peu, la vieille, que Louis \u00e9tait le dernier n\u00e9 d\u2019une fratrie de huit enfants, que ses deux fr\u00e8res les plus proches en \u00e2ge \u00e9taient morts \u00e0 Verdun \u00e0 dix-neuf ans, que le hasard du carnet de d\u00e9c\u00e8s avait fait que c\u2019\u00e9tait lui, qui avait h\u00e9rit\u00e9 de la maison de famille construite en 1860 et qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas trop \u00e0 plaindre, ainsi donc.<\/p>\n<p>Gabrielle, elle a fait toute sa vie comme si \u00e7a ne fait ni chaud ni froid aux gens, qu\u2019on les traite de fille de pute au moins une fois la semaine, le plus souvent \u00e0 la sortie de l\u2019office du dimanche, mais vers la fin, elle a savour\u00e9 sa revanche, quand on lui a demand\u00e9 d\u2019h\u00e9berger Louise, qui s\u2019appelait en v\u00e9rit\u00e9 Suzanne, une s\u0153ur d\u2019Emile\u2026<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la veuve d\u2019un retrait\u00e9 de la SNCF qui avait pass\u00e9 toute sa vie d\u2019adulte \u00e0 Lyon, aupr\u00e8s de son mari fonctionnaire\u2026 Peu apr\u00e8s sa mort, une famille d\u2019arabes s\u2019est install\u00e9e en face de son palier, elle n\u2019a pas support\u00e9, et pour signifier sa stupeur, elle a vid\u00e9 son garde manger ainsi que tout son argent liquide sur leur paillasson \u00e0 six heures du matin, avant de s\u2019allonger devant la porte\u2026 Elle s\u2019est cass\u00e9e le col du f\u00e9mur dans la foul\u00e9e, tout le monde \u00e0 cru qu\u2019elle allait mourir, Suzanne, mais finalement, elle a fait deux jours d\u2019urgence, trois semaines en psychiatrie et dix grosses ann\u00e9es de pension chez Gabrielle, qui lui a mang\u00e9 sans complexe la retraite de son d\u00e9funt mari cheminot\u2026 <\/p>\n<p>Louise, elle \u00e9tait maigre, il fallait voir comme, mais elle se servait quatre fois \u00e0 table, \u00e0 se demander o\u00f9 \u00e7a passait\u2026 Vous mettiez un civet de li\u00e8vre devant Suzanne, elle vous le bouffait en vingt minutes, si vous n\u2019y preniez garde, et Gabrielle la traitait de truie, en lui faisant remarquer que \u00e7a co\u00fbte cher, la nourriture, et que les vieilles personnes ne prennent pas autant leurs aises, \u00e0 l\u2019hospice\u2026<\/p>\n<p>Sur la fin, tante Louise, on sentait qu\u2019elle \u00e9tait rentr\u00e9e dans sa coquille, qu\u2019elle \u00e9tait devenue imperm\u00e9able aux vexations que lui infligeait dans sa maison natale sa belle-s\u0153ur la fille de pute, la pi\u00e8ce rapport\u00e9e\u2026 Toute la journ\u00e9e, elle se tenait debout, les bras crois\u00e9s, en souriant b\u00eatement et en clignant des yeux, \u00e0 tel point que nous les gosses, on avait invent\u00e9 cette plaisanterie:<em> Tu sais pourquoi , Louise, elle a la cote aupr\u00e8s des mecs? Parce qu\u2019elle arr\u00eate pas de faire des clins d\u2019\u0153il\u2026.<\/em> Dans ses tr\u00e8s vieux jours, elle \u00e9tait devenue tellement maigre qu\u2019aucune tumeur ni aucun miasme n\u2019arrivait \u00e0 l\u2019attaquer, \u00e0 tel point qu\u2019elle n\u2019en finissait pas de se dess\u00e9cher comme un bout de bois dans son lit, tout en trouvant la force de venir \u00e0 table pour se servir trois ou quatre fois.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait ma marraine, Gabrielle&#8230; C\u2019\u00e9tait une bigote, et c\u2019est pour \u00e7a que chaque ann\u00e9e, on allait tous les deux en car au p\u00e8lerinage de la Salette, cher \u00e0 L\u00e9on Bloy\u2026 Pendant le trajet, elle n\u2019arr\u00eatait pas de se signer, mais elle m\u2019expliquait en m\u00eame temps que les cur\u00e9s, ce sont tous des p\u00e9d\u00e9s refoul\u00e9s, pour la plupart des types pas assez costauds des bras pour remuer la terre et qu\u2019une fois sur place, il faudrait que je me m\u00e9fie et que j\u2019appelle, si l\u2019un de ces cochons s\u2019approchait de moi\u2026 On avait un gros panier plein de bouffe, dans l\u2019autobus, et je crois que c\u2019est seulement-l\u00e0, que je l\u2019ai trouv\u00e9e sympathique, Jos\u00e8phe\u2026<\/p>\n<p>Mon Dieu, qu\u2019est-ce qu\u2019elle parlait fort, cette bonne femme\u2026 Je n\u2019ai plus jamais entendu un tel coup de clairon dans la voix d\u2019une femme, plus tard, m\u00eame en tra\u00eenant dans les bars am\u00e9ricains\u2026 Un jour, \u00e0 la ferme, elle s\u2019est engueul\u00e9e avec le voisin qui se tenait du c\u00f4t\u00e9 de son mur, avec sa casquette viss\u00e9e sur la t\u00eate, la discussion est partie sur une banale histoire de chien qui aboyait la nuit, et la vieille a fini par lui conseiller d\u2019aller faire des gosses \u00e0 sa fille, puisqu\u2019il ne savait faire que \u00e7a, comme tous ceux de sa race depuis au moins 1904, et je vous jure que ce con \u00e0 casquette y est all\u00e9, ou pour le moins qu\u2019il a tourn\u00e9 les talons sans chercher le dernier mot.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le 11 septembre 2001, c\u2019est son unique fils, un vieux gar\u00e7on n\u00e9gociant en mat\u00e9riel agricole, qui a h\u00e9rit\u00e9 de la maison de famille\u2026 En 2008, il a choisi dans un catalogue une alg\u00e9rienne de 22 ans qui est aujourd\u2019hui sa femme, il n\u2019a pas voulu payer le fournisseur, \u00e7a s\u2019est presque termin\u00e9 \u00e0 coups de fusil dans la cour, et \u00e7a n\u2019a pas plu du tout, dans le village, qu\u2019il fasse des dettes\u2026. La petite Rachida dort maintenant dans le lit de Gabrielle, et quand je pense \u00e0 ces morceaux d\u2019enfance pass\u00e9s \u00e0 la campagne, \u00e7a n\u2019est pas loin de me laisser froid, que cette aventure g\u00e9n\u00e9alogique se termine comme \u00e7a\u2026 Je n\u2019y \u00e9tais pas malheureux, j\u2019en ai m\u00eame ramen\u00e9 des souvenirs gigantesques, mais je les dois aux chiens, aux chats, aux montagnes, aux for\u00eats, et pas le moins du monde aux serfs \u00e9mancip\u00e9s qui la peuplaient en masse jusqu\u2019en 1960, avant d\u2019aller grossir les rangs de la fonction publique\u2026<\/p>\n<p>La paysannerie, moi, je suis tout juste assez vieux pour en avoir aper\u00e7u la queue et la voir disparaitre, j\u2019ai vu de mes yeux les tous derniers sols en terre battue, et je vous prie de croire qu\u2019elle ne m\u00e9rite pas qu\u2019on la pleure, qu\u2019il faut m\u00eame passablement manquer de c\u0153ur, pour se lamenter qu\u2019elle ait fini par crever dans un foss\u00e9 de l\u2019histoire, entre une directive europ\u00e9enne et un d\u00e9cret sign\u00e9 par le G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, lui qui les m\u00e9prisait autant que les Pieds-Noirs, les culs-terreux, soit-dit en passant.<\/p>\n<p>D\u2019Hugues Capet jusqu\u2019au pr\u00e9sident Coty, le paysan fran\u00e7ais, ce f\u00fbt une racaille qui se contentait d\u2019\u00eatre en r\u00e8gle avec son fermier, un paresseux qui se l\u00e8ve t\u00f4t, selon le mot de Georges Pompidou, un salaud qui tirait un coup vite fait dans la paille en sachant que si la bonne tombait en cloques, il pourrait toujours la tra\u00eener par le cheveux chez la tricoteuse\u2026 L\u2019Eglise avait de l\u2019autorit\u00e9, mais le cur\u00e9 du bocage, c\u2019\u00e9tait juste un autre descendant de serfs qui avait trouv\u00e9 une planque, qui s\u2019\u00e9tait branl\u00e9 dans le foin avec les paysans qu\u2019il sermonnait \u00e0 confesse, \u00e0 l\u2019adolescence, et La France de la terre qui ne ment pas, celle peinte par Pagnol et Maupassant, elle \u00e9tait en v\u00e9rit\u00e9 pleine de foutre \u00e0 ras-bord\u2026 on y baisait vite et mal comme chez les n\u00e8gres, on y \u00e9touffait les a\u00efeux sous l\u2019oreiller pour supprimer discr\u00e8tement une bouche inutile, on y \u00e9tait bling-bling au point de toujours laisser le premier banc \u00e0 la bourgeoise qui portait son or autour du cou comme le font les n\u00e8gres, justement, le dimanche \u00e0 la messe, on y d\u00e9testait les chats, les montagnes et les for\u00eats, et puisqu\u2019il faut dire les choses, on n\u2019avait pas deux sous de spiritualit\u00e9, dans la France d\u2019avant l\u2019exode rural.<\/p>\n<p>Il a plu aux philosophes de l\u2019Europe que l\u2019on transmette la souverainet\u00e9 aux descendants de serfs, vers 1789, que les nations du continent soient incarn\u00e9es par leurs faces n\u00e8gres\u2026 Comme il fallait s\u2019y attendre, les serfs \u00e9mancip\u00e9s, les n\u00e8gres et les maures de l\u2019int\u00e9rieur ont fini par attirer d\u2019autres n\u00e8gres et d\u2019autres maures, une paire de si\u00e8cle apr\u00e8s leur sacre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis en panne d&rsquo;inspiration, alors je rediffuse&#8230;. 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