{"id":5042,"date":"2011-10-07T10:01:29","date_gmt":"2011-10-07T08:01:29","guid":{"rendered":"peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/?p=5042"},"modified":"2011-10-09T19:44:08","modified_gmt":"2011-10-09T17:44:08","slug":"laspirateur-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/2011\/10\/07\/laspirateur-2\/","title":{"rendered":"L&rsquo;aspirateur"},"content":{"rendered":"<p><em>[Pardonnnez-moi pour la rediffusion, mais ce texte, c&rsquo;est l&rsquo;un des seuls que je garderais, si je devais faire un tri s\u00e9lectif. ]<\/em><\/p>\n<p>J\u2019avais neuf ans, quand mon p\u00e8re est mort sur une route qui longe la mer et va de Bandol \u00e0 Six-fours-les Plages, au volant de sa Deutsch-Bonnet d\u00e9capotable.<\/p>\n<p>Mon Dieu, quel tombeur se devait-\u00eatre, mon  Papa ch\u00e9ri\u2026 A la pension Tirard, \u00e0 Nice, quand il venait me chercher le vendredi, mes copains m\u2019admiraient pour ces jolies dames \u00e0 chapeaux pendues \u00e0 ses bras qui sentaient si bon, et je me souviens qu&rsquo; il faisait se tenir raide devant lui le directeur, avant de lui signifier qu\u2019il pouvait  se d\u00e9tendre en lui pin\u00e7ant la joue\u2026. <\/p>\n<p>Il est toujours mentionn\u00e9 dans les dictionnaires des acteurs, et les cin\u00e9philes se souviennent qu\u2019il balance une patate m\u00e9morable sur la gueule d\u2019Harry Baur, dans un film\u2026. Il s\u2019appelait Durant comme moi, mais il \u00e9tait Juif, mon Papa\u2026. Il avait chang\u00e9 de blaze non pas pour \u00e9chapper aux pers\u00e9cutions des nazis qu\u2019il pressentait, comme je l\u2019ai scandaleusement \u00e9crit dans mes m\u00e9moires pour faire plaisir \u00e0 mon \u00e9diteur et \u00e0 Michel Drucker qui faisait partie du plan m\u00e9dia, \u00e0 la sortie du livre, mais pour soulever mieux les gonzesses et faire croire \u00e0 ces connes que la famille \u00e9tait normande depuis l\u2019invention du cidre et m\u00eame de la pomme, pour faire  doublement le malin, quand il \u00e9tait dans sa d\u00e9capotable\u2026.  <\/p>\n<p>Il est mort \u00e0 29 ans. S\u2019il ressuscitait aujourd\u2019hui en l\u2019\u00e9tat, il pourrait \u00eatre mon fils, et presque le fils de mon fils. Serait-il toujours alors mon p\u00e8re, est-il toujours mon p\u00e8re quelque part dans le cosmos? C\u2019est une question qui m\u2019a toujours paisiblement occup\u00e9 l\u2019esprit et qui me fait depuis toutes ces ann\u00e9es attendre la mort dans l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit d\u2019un joueur qui va payer pour voir, enfin\u2026 D\u2019ailleurs, je me souviens parfaitement d\u2019instants pr\u00e9cis pass\u00e9s avec lui, je pourrais donner sans peine la couleur des volets, refaire le bruit du vent dans les branches, et il n\u2019a pas connu  des gens qui n\u2019\u00e9taient alors pas n\u00e9s, qui sont parfois d\u00e9j\u00e0 morts et qui m\u2019ont tous \u00e9t\u00e9 chers\u2026 Comment c\u2019est possible, ce gendre de choses, dites le moi, s\u2019il vous plait\u2026. L\u2019existence ressemble \u00e0 une ficelle jet\u00e9e n\u00e9gligemment sur terre dont la queue se superpose \u00e0 la t\u00eate, je n\u2019envisage pas s\u00e9rieusement que toutes ces parties ne fassent une seule chose, et cette id\u00e9e aussi, je la trouve apaisante\u2026. <\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9crit un jour un roman de science-fiction dans lequel il \u00e9tait envisag\u00e9 que nous vivions tous ensemble sans le savoir et que nous mourrions tous le m\u00eame jour depuis la nuit des temps, qu\u2019en rendant notre dernier souffle nous soulevions tous un couvercle dans la m\u00eame seconde pour faire appara\u00eetre nos t\u00eates au paradis\u2026 J\u2019ai attendu d\u2019\u00eatre une gloire de la t\u00e9l\u00e9vision pour le pr\u00e9senter aux \u00e9diteurs, mais aucun n\u2019en a voulu\u2026 N\u2019est pas Borg\u00e8s qui veut, et moi je suis un clown.<\/p>\n<p>A son d\u00e9c\u00e8s, Madame Bonnet, ma m\u00e8re,  m\u2019a plac\u00e9 chez les fr\u00e8res, en Auvergne, pour se remarier et me donner des fr\u00e8res que je n\u2019ai jamais connus. Un soir, n\u2019y tenant plus, je lui ai \u00e9crit ceci, que je viens de retrouver:<\/p>\n<p><em>Ch\u00e8re m\u00e8re,<br \/>\nje t\u2019ai attendu vendredi dernier. C\u2019\u00e9tait la fin du trimestre, et je croyais que tu<strong> <\/strong>devais venir me chercher. Ici tout va bien. (\u2026) Je t\u2019embrasse, et l\u2019esp\u00e8re te revoir bient\u00f4t.<\/em><\/p>\n<p><em>Je t\u2019embrasse.<\/em><\/p>\n<p>Ton fils.<\/p>\n<p>Elle est morte il y a dix ans Madame Bonnet, et je vous jure que je ne la pleure pas, cette femme\u2026 Des ann\u00e9es durant, elle est venue m\u2019attendre \u00e0 la sortie de ma loge, en priant le service de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019introduire, mais je n\u2019ai jamais c\u00e9d\u00e9, et je ne le regrette pas\u2026. A l\u2019inverse de ce qui se raconte \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ce n\u2019est pas la ranc\u0153ur qui nous ronge, mais notre incapacit\u00e9 \u00e0 prendre acte de nos ranc\u0153urs et des raisons l\u00e9gitimes qui nous ont pouss\u00e9s \u00e0 les entretenir\u2026 Si je l\u2019avais laiss\u00e9e entrer, elle aurait oubli\u00e9 sa souffrance dans la seconde pour s\u2019engoncer dans son \u00e9go\u00efsme comme si j\u2019\u00e9tais encore en pension chez les catholiques, j\u2019aurais morfl\u00e9 de plus belle, je l\u2019aurais ha\u00efe plus encore qu\u2019avant; et elle serait morte dans le mensonge, en pensant m\u2019avoir retrouv\u00e9\u2026. Sit\u00f4t entr\u00e9 dans la loge, elle aurait commenc\u00e9 son tour par un pardon de circonstance, avant de tr\u00e8s vite me pardonner de mon ingratitude et f\u00e9liciter le ciel de l\u2019avoir r\u00e9compens\u00e9e pour son amour filial\u2026 Les femmes  se lamentent trois fois sur quatre  sur elles-m\u00eames, quand elles pleurent un absent.<em> <\/em><\/p>\n<p>A vingt ans, je me suis mari\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, je suis mont\u00e9 sur les planches et je suis devenu une petite vedette du Music-hall&#8230; Il ne cassait pas des barres, mon tour, mais enfin il nous faisait vivre, moi et ma femme\u2026 Je n\u2019ai jamais eu du talent que shoot\u00e9 au whisky, et plus tard \u00e0 la coca\u00efne\u2026.<br \/>\n Dans les biographies autoris\u00e9es des grands hommes de la sc\u00e8ne ou de la plume, on \u00e9voque toujours la souffrance cr\u00e9atrice, la f\u00ealure dont surgit l\u2019\u0153uvre, et je peux vous dire que tout cela est faux. J\u2019en ai re\u00e7u beaucoup dans mes shows, et je peux vous dire que  les g\u00e9nies ont tous depuis leur enfance la certitude de leurs dons et qu\u2019ils baignent de ce fait dans un climat de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9&#8230; Ils ne sont souvent pas \u00e0 l\u2019aise sur le plancher des vaches, c\u2019est une histoire entendue, mais enfin, ils sont toujours plus apais\u00e9s qu\u2019on veut bien le dire\u2026. <\/p>\n<p>J\u2019ai rendu visite un jour \u00e0 Cioran, et bien croyez-le ou non, je l\u2019ai surpris un tournevis \u00e0 la main, en train de monter une \u00e9tag\u00e8re, tandis que moi je m\u2019\u00e9tais torch\u00e9 pour me faire \u00e0 la simple id\u00e9e de la rencontre, et il n\u2019a l\u00e2ch\u00e9 son outil que pour se f\u00e9liciter de l\u2019offrande que lui avaient fait les anges \u00e0 la naissance et s\u2019amuser du bon tour qu\u2019il faisait au public, en jouant les tourment\u00e9s\u2026<br \/>\nAvec Orson Welles, ce f\u00fbt encore plus simple, puisqu\u2019il a p\u00e9t\u00e9 tout le long de l\u2019interview qu\u2019il m\u2019a accord\u00e9e, et ses p\u00e9tards ont redoubl\u00e9 quand il m\u2019a lu une tirade d\u2019Hamlet\u2026. <em>Pardonnez-moi, mais vous p\u00e9tez, Maitre<\/em>, ai-j&rsquo;os\u00e9  demander apr\u00e8s avoir pris mon courage \u00e0 deux mains&#8230;  M\u00eame Lovecraft, m\u2019a-ton dit, rigolait tout le temps, et j\u2019aurais ri du matin au soir avec seulement la moiti\u00e9 de son talent, moi\u2026 L\u2019angoisse,  elle est pour nous, les demi-portions du g\u00e9nie, les b\u00e2tards\u2026 Vous me r\u00e9pondrez peut-\u00eatre que de grands artistes sont morts la t\u00eate dans les chiottes \u00e0 trois heures du matin dans un bistrot, je vais vous r\u00e9pondre certes, mais pour vous dire aussit\u00f4t qu\u2019ils l\u2019ont fait comme on meurt en montagne quand on fait de l\u2019alpinisme, ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez cette image, en fils de famille qui se termine \u00e0 la roulette russe par hasard, ou presque.<\/p>\n<p>Plus tard, je suis devenu une star de la t\u00e9l\u00e9vision. Dans la foul\u00e9e, j\u2019ai \u00e9pous\u00e9 ma troisi\u00e8me femme, et c\u2019est le futur pr\u00e9sident Chirac qui m\u2019a servi de t\u00e9moin\u2026. Je faisais la joie des foules qui ne payent pas le spectacle, derri\u00e8re leurs \u00e9crans, mais je sentais bien que je n\u2019\u00e9tais pas bon, que je for\u00e7ais comme un \u00e2ne sur mes effets, et j\u2019en \u00e9tais si malheureux que je frappais mon \u00e9pouse comme les autres avant elle\u2026 Un jour en rentrant chez nous, \u00e0 Saint-Germain en Laye, je n\u2019ai pas d\u00e9truit le mobilier, je l\u2019ai r\u00e9duit en miettes\u2026 Dans mon h\u00f4tel particulier, les pompiers et les psychiatres n\u2019ont pas trouv\u00e9 des commodes Louis XV fracass\u00e9es, mais une couche de gravats de cinq centim\u00e8tres \u00e9parpill\u00e9s comme si je l\u2019avais \u00e9galis\u00e9e au r\u00e2teau&#8230; Ce que c\u2019est que les pouvoirs de la coke, tout de m\u00eame\u2026. J\u2019en prenais tellement, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, que m\u00eame Johnny Hallyday n\u2019en revenait pas. Aux Stups, mon nom de code, c\u2019\u00e9tait l\u2019aspirateur, et si je ne les ai jamais vu d\u00e9barquer chez moi, c&rsquo;est parce que j&rsquo;avais eu la pr\u00e9sence d\u2019esprit d&rsquo; inviter tous les ministres de l\u2019int\u00e9rieur sur mon plateau.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cet \u00e9pisode, TF1 a interrompu mon programme pour trois semaines, et j\u2019ai fait une cure\u2026. Il faut dix jours, pour sevrer un coca\u00efnomane\u2026 A ma sortie, j\u2019ai \u00e9pous\u00e9 ma cinqui\u00e8me femme, une journaliste qui \u00e9tait venue m\u2019interviewer pour t\u00e9l\u00e9 sept-jours. Une rousse\u2026 Je suis tomb\u00e9 follement amoureux jusqu\u2019\u00e0 ce que Jean-Fran\u00e7ois Cop\u00e9, celui qui est devenu Pr\u00e9sident de la r\u00e9publique en 2017, me la pique et menace de balancer mon dossier \u00e0 Harry Roselmack, pour qu\u2019il fasse la une de son journal avec \u00e7a\u2026 C\u2019en \u00e9tait trop, et un jour, apr\u00e8s m\u2019\u00eatre d\u00e9fonc\u00e9 toute la nuit, j\u2019ai surgi dans sa permanence \u00e0 9 heures du matin, et je lui ai p\u00e9t\u00e9 la tronche, au jeune espoir de la droite mod\u00e9r\u00e9e\u2026 J\u2019ai commenc\u00e9 par lui dire bonjour, ensuite j\u2019ai ferm\u00e9 la porte, je lui ai cass\u00e9 ses lunettes et j\u2019ai fini par lui enfoncer son Ipod dans le cul, \u00e0 ce salaud. \u2026 Trois jours plus tard, j\u2019ai appris en lisant la rubrique t\u00e9l\u00e9 de M\u00e9diapart que j\u2019\u00e9tais remplac\u00e9 par une saison in\u00e9dite de Cold Case, ma sant\u00e9 a d\u00e9clin\u00e9 dans la foul\u00e9e, et vous connaissez tous la suite\u2026.<\/p>\n<p>Je suis bien ici, dans cet h\u00f4tel m\u00e9dicalis\u00e9 de Menton\u2026 Sur mon fauteuil, on m\u2019emm\u00e8ne voir la mer, en journ\u00e9e, et je l\u2019\u00e9coute de ma fen\u00eatre le soir. Je pense aux couvercles qui se l\u00e8vent tous ensemble, au paradis, au bruit que j\u2019entendais dans les feuilles avant, quand j\u2019\u00e9tais petit\u2026 J\u2019ai toujours aim\u00e9 dormir, je consid\u00e8re \u00e0 la r\u00e9flexion qu\u2019il n\u2019y a rien de plus voluptueux que le sommeil dans la vie d\u2019un homme, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment que ce sont les minutes o\u00f9 l\u2019on balance entre l\u2019\u00e9veil et le sommeil, qui sont les plus d\u00e9licieuses, que tous autant que nous sommes, nous nous voyons alors saisis par la certitude que rien n\u2019est grave et que tout va bien.<\/p>\n<p>La vie est une histoire de fou racont\u00e9e par un idiot, mais qui se termine toujours bien. Par une nuit de sommeil \u00e9ternel. Je ne le crois pas, je le sais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[Pardonnnez-moi pour la rediffusion, mais ce texte, c&rsquo;est l&rsquo;un des seuls que je garderais, si je devais faire un tri s\u00e9lectif. ] J\u2019avais neuf ans, quand mon p\u00e8re est mort sur une route qui longe la mer et va de Bandol \u00e0 Six-fours-les Plages, au volant de sa Deutsch-Bonnet d\u00e9capotable. 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