{"id":4390,"date":"2011-06-15T20:06:59","date_gmt":"2011-06-15T18:06:59","guid":{"rendered":"peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/?p=4390"},"modified":"2011-06-15T20:35:36","modified_gmt":"2011-06-15T18:35:36","slug":"je-suis-un-bete-un-negre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/2011\/06\/15\/je-suis-un-bete-un-negre\/","title":{"rendered":"Je suis une b\u00eate, un n\u00e8gre"},"content":{"rendered":"<p>Moi tout seul, avec sept dizaines de n\u00e8gres, j&rsquo;ai trac\u00e9 une ligne de voies ferr\u00e9es de quarante kilom\u00e8tres, en Afrique.<\/p>\n<p>Maintenant, je suis en h\u00f4pital psychiatrique. <\/p>\n<p>Je tra\u00eene toute la journ\u00e9e en camisole, elle me cache les couilles si je me courbe un peu, mais si je discute avec les gens devant la machine \u00e0 caf\u00e9, si le sujet m&rsquo;inspire, si  je prends de l&rsquo;assurance et si  je me redresse, elle me d\u00e9couvre et mon interlocuteur s&rsquo;en va en rigolant.<\/p>\n<p>Comme je suis un patient de marque, le psychiatre en chef de la clinique me re\u00e7oit tous les matins \u00e0 dix heures&#8230; C&rsquo;est une sommit\u00e9, un psychanalyste redoutable dont je n&rsquo;ignore pas qu&rsquo;il tente de b\u00e2tir une th\u00e8se autour de ma personne&#8230; Je ne suis pas n&rsquo;importe qui, et  j&rsquo;ai m\u00eame obtenu de lui une couverture, pour nos entretiens, quand je suis assis dans mon fauteuil et que je lui fais face.<\/p>\n<p>Pourtant, depuis maintenant six mois, je ne lui ai jamais l\u00e2ch\u00e9 un mot&#8230; Il est psychanalyste, je ne crois pas en sa micro-science, et si je pense avec Freud  que tout le monde d\u00e9lire, je suis persuad\u00e9 aussi que cette panique ne doit rien \u00e0 nos p\u00e8res ou nos m\u00e8res, qu&rsquo;on ne d\u00e9lire jamais \u00e0 partir de son p\u00e8re et de sa m\u00e8re, mais \u00e0 partir du monde entier, de la monstruosit\u00e9 de la terre et l&rsquo;absurdit\u00e9 de nos naissances ,&#8230;. Le Docteur Freud a vu le d\u00e9lire, mais comme l&rsquo;indien d&rsquo;Am\u00e9rique Centrale a vu l&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re abattu par l&rsquo;US Air Force tomb\u00e9 par hasard sur son champ de cueillette et s&rsquo;est mis \u00e0 tourner autour de la chose avec sa lance en bougeant du cul pour  se faire une religion&#8230; La psychanalyse, c&rsquo;est une billeves\u00e9e de sauvage d&rsquo;Am\u00e9rique Centrale encore \u00e0 poil au vingti\u00e8me si\u00e8cle, ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez de  femme de m\u00e9nage qui garde des enfants et  se dit que si les petits crient \u00e0 la mort, c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils leur manque leur p\u00e8re ou leur m\u00e8re.<\/p>\n<p>Moi, je d\u00e9lire depuis que je suis revenu d&rsquo;Afrique&#8230; J&rsquo;avais pour mission de relier deux villes en construisant un chemin de fer, et c&rsquo;est le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis en personne, qui m&rsquo;avait confi\u00e9 ce travail&#8230;. Je suis ing\u00e9nieur, j&rsquo;avais de la poudre et des fusils, mais deux lions m&rsquo;ont pers\u00e9cut\u00e9 pendant quarante jours&#8230;  des lions d&rsquo;un m\u00e8tre vingt au garrot, presque autant que des vaches, plus rus\u00e9s \u00e0 deux qu&rsquo;un bataillon de dipl\u00f4m\u00e9s, plus f\u00e9roces qu&rsquo;une rang\u00e9e de criminels de guerre assis derri\u00e8re une vitre \u00e0 La Haye&#8230;Un soir, nous les attendions \u00e0 sept, avec un fusil chacun, pour les abattre&#8230; Nous pensions qu&rsquo;ils allaient venir, ils sont venus, mais une fois dans la tente ils se sont dress\u00e9s, ils faisaient presque trois m\u00e8tres, debout, ils nous ont arrach\u00e9s nos fusils, se sont mis \u00e0 tourner, \u00e0 d\u00e9chirer les torses et les visages, chacun des deux est parti avec un homme qu&rsquo;il tenait dans sa gueule par le cou, et c&rsquo;est en nous pissant dessus que le reste de la nuit, nous les avons entendu croquer les os des deux n\u00e8gres, car ils prenaient les n\u00e8gres en premier&#8230;. Ils nous narguaient, ou plus exactement ils me narguaient&#8230; Plus  j&rsquo; \u00e9chouais \u00e0 les abattre, et moins ils s&rsquo;\u00e9loignaient du campement, pour manger leurs proies, histoire que j&rsquo;entende chaque fois un peu plus le bruit que \u00e7a fait&#8230;<\/p>\n<p>La lampe cens\u00e9e s&rsquo;allumer avant le carnage, les balles, la peur du tireur avant d&rsquo;appuyer, la seconde d&rsquo;h\u00e9sitation qui permet de le d\u00e9sarmer , les chausse-trappes, la guerre des nerfs, la bataille qui se gagne avant qu&rsquo;on la livre, ils connaissaient tout&#8230;. Un soir, alors que nous comptions d\u00e9j\u00e0 trente morts, ils ont grogn\u00e9 autour du village pour que nous puissions tous nous armer, l&rsquo;un d&rsquo;eux a surgi, on a tir\u00e9, il est reparti, il a recommenc\u00e9 plusieurs fois jusque jusqu\u2019\u00e0 ce que nous nous tenions tous \u00e0 moins d&rsquo;un m\u00e8tre les uns des autres, puis il est venu en choisir un&#8230; Ce coup-ci, c&rsquo;est tomb\u00e9 sur Antonius, un Hollandais qui s&rsquo;amusait \u00e0 citer Pascal dans le texte,  au r\u00e9fectoire, et qui parlait tout le temps de sa m\u00e8re&#8230; C&rsquo;\u00e9tait un vieux gar\u00e7on.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ce jour on a commenc\u00e9 \u00e0 les mettre en \u00e9chec en allant coucher dans les arbres&#8230;. Aux alentours de vingt heures, on montait sur nos branches, on \u00e9clairait, on lisait la bible, on se balan\u00e7ait des bananes entre coll\u00e8gues, et t\u00f4t ou tard dans la soir\u00e9e, les deux b\u00eates venaient faire un tour&#8230;. Tous les soirs, elles en fixaient un, s&rsquo;asseyaient pour laisser penser \u00e0 tous les autres ainsi qu&rsquo;\u00e0 lui qu&rsquo;elles avaient trouv\u00e9 les moyens de l&rsquo;atteindre, elles grognaient, les plus faibles d&rsquo;entre nous se mettaient \u00e0 chialer tr\u00e8s fort, en entrecoupant leurs sanglots de raclements de gorge, avant qu&rsquo;un autre  se mette \u00e0 hurler comme si on lui arrachait les ongles&#8230; C&rsquo;\u2019\u00e9tait alors curieusement les b\u00eates qui semblaient lymphatiques, presque sto\u00efques, et ce n&rsquo;\u00e9tait pas rare qu&rsquo;elles choisissent ce moment pour se l\u00e9cher langoureusement les oreilles&#8230;Une fois, tandis qu&rsquo;un type faisait un bruit de sir\u00e8ne, l&rsquo;un des deux fauves s&rsquo;est mis sur le dos, et l&rsquo;autre lui a arrach\u00e9 les puces une \u00e0 une&#8230; Au bout d&rsquo;une heure, ils  se retournaient, s&rsquo;asseyaient encore et se mettaient \u00e0 en fixer un autre&#8230;. Ils avaient le don, car \u00e7a tombait en principe sur le plus m\u00e9lancolique, le plus atteint, le moins fait pour aller construire des chemins de fer dans la brousse.<\/p>\n<p>Le dernier jour, trois des hommes se sont enterr\u00e9s, parce qu&rsquo;ils \u00e9taient las de monter dans les arbres&#8230; Les lions ne les ont pas bouff\u00e9s, mais enfin ils ont trouv\u00e9, ils ont pass\u00e9 des heures \u00e0 d\u00e9chiqueter leurs pi\u00e8ges de ronces, et je vous jure que ce sont des cadavres, que l&rsquo;on est all\u00e9 chercher au matin&#8230;  On les a assis sur des chaises, ils pissaient et pissaient encore, ils sentaient la mort, ils \u00e9taient raides, et le liquide que secr\u00e8tent les cadavres, il sortait de leurs pores alors qu&rsquo;ils g\u00e9missaient encore&#8230; Il f\u00fbt impossible de les mettre debout, ils se sont mis \u00e0 chier sur eux vers dix-sept heures, puis ils sont morts dans les dix minutes.<\/p>\n<p>Le  23 d\u00e9cembre, nous avons tout de m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 les abattre&#8230;.On canardait, on n\u2019avait presque plus de cartouches,  les deux b\u00eates continuaient \u00e0 se tenir debout, et la plupart des tireurs avaient d\u00e9j\u00e0 rejoint leurs branches, quand elles tomb\u00e8rent devant les trois derniers d&rsquo;entre eux&#8230;. Le pr\u00e9sident am\u00e9ricain, qui suivait nos aventures au jour le jour, a tenu \u00e0 ce que l&rsquo;on empaille les monstres&#8230; Ils sont dans un mus\u00e9e de Washington, maintenant&#8230;  Ca n&rsquo;est para\u00eet-il pas ressemblant\u2026 Ils ont des visages tout maigres et des pattes qui ressemblent \u00e0 des b\u00e2tons&#8230; Un travail de sagouin.<\/p>\n<p><em>&#8230;Je suis une b\u00eate, un n\u00e8gre, mais je puis \u00eatre sauv\u00e9.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moi tout seul, avec sept dizaines de n\u00e8gres, j&rsquo;ai trac\u00e9 une ligne de voies ferr\u00e9es de quarante kilom\u00e8tres, en Afrique. Maintenant, je suis en h\u00f4pital psychiatrique. Je tra\u00eene toute la journ\u00e9e en camisole, elle me cache les couilles si je me courbe un peu, mais si je discute avec les gens devant la machine \u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":9,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[498],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4390"}],"collection":[{"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/users\/9"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4390"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4390\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4390"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4390"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4390"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}