{"id":1158,"date":"2010-07-27T20:06:06","date_gmt":"2010-07-27T18:06:06","guid":{"rendered":"peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/?p=1158"},"modified":"2010-11-21T14:04:55","modified_gmt":"2010-11-21T12:04:55","slug":"jean-pierre-jeunet-kafka-michel-audiard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/peresfondateurs.co\/blogs\/ilikeyourstyle\/2010\/07\/27\/jean-pierre-jeunet-kafka-michel-audiard\/","title":{"rendered":"Jean-Pierre Jeunet, Kafka, Michel Audiard&#8230;"},"content":{"rendered":"<div lang=\"x-unicode-text-html\">\n<p>Je viens de d\u00e9couvrir le splendide court-m\u00e9trage <em><a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Z2RfTPc6hEc\" target=\"_blank\">Foutaises<\/a><\/em> de Jean-Pierre Jeunet, et je ne serais pas avare du plus beau des compliments : il m\u2019a renvoy\u00e9 au d\u00e9licieux souvenir d\u2019Alain Robbes-Grillet, et ceux qui ne font pas semblant d\u2019aimer la Litt\u00e9rature me comprendront.<\/p>\n<p>Je ne sais pas si Jean-Pierre Jeunet l\u2019appr\u00e9cierait \u00e0 sa juste valeur,\u00a0et peut-\u00eatre\u00a0m\u00eame d\u00e9teste-il Robbes-Grillet, comme\u00a0souvent les nostalgiques du noir et blanc, de l\u2019enfance et de la France d\u2019avant,\u00a0mais seulement voil\u00e0,\u00a0je m\u2019en fous\u2026. Dans dix ou cinquante ans, c\u2019est \u00e0 dire demain matin, il sera mort, ce qui fait de lui, en tant que cr\u00e9ateur, le simple locataire de son \u0153uvre\u2026. D\u2019autant diront que moi aussi, je serai mort demain matin, mais il se trouve que j\u2019appartiens \u00e0 la famille de ses admirateurs l\u00e9gitimes,\u00a0 que c\u2019est elle qui est pleinement propri\u00e9taire de son \u0153uvre et qui en retrouvera la pleine jouissance, apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s\u00a0de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>Ce qui fait la beaut\u00e9 de ce film, c\u2019est qu\u2019il est aussi peu balzacien que possible, que son auteur \u00e9vite de raconter une histoire et\u00a0de la structurer\u00a0pour lui donner un sens. Pour le dire d\u2019un mot, il ne tombe pas dans la facilit\u00e9 consistant \u00e0 montrer la r\u00e9alit\u00e9, et c\u2019est simplement la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il s\u2019attelle \u00e0 faire voir au travers du seul prisme duquel elle peut sortir, \u00e0 savoir l\u2019\u0153il subjectif\u00a0et l\u2019esprit d\u00e9sordonn\u00e9\u00a0d\u2019un narrateur.<\/p>\n<p>On y apprend qu\u2019un petit pois orphelin dans une assiette, c\u2019est aussi grave que la mort d\u2019une civilisation, que la seconde peut s\u2019\u00e9clairer \u00e0 travers le souvenir du premier, et qu\u2019\u00e0 moins d\u2019\u00e9prouver un profond d\u00e9go\u00fbt pour les choses de l\u2019Art,\u00a0on peut trouver\u00a0une mobylette sous un graffiti plus belle qu\u2019une toile de Renoir\u2026.\u00a0C\u2019est l\u2019\u0153il qui fait l\u2019\u0153uvre\u2026\u00a0 L\u2019artiste n\u2019est l\u00e0 que pour\u00a0exprimer sa subjectivit\u00e9, c\u2019est \u00e0\u00a0dire\u00a0rapporter ce\u00a0qui d\u00e9file sous\u00a0son\u00a0\u0153il, et ce non pas pour l\u2019imposer\u00a0 mais pour faire une place \u00e0\u00a0LA Subjectivit\u00e9, pour que le spectateur puisse venir dans la place\u00a0y d\u00e9ployer la sienne.<\/p>\n<p>________________<\/p>\n<p>Alors qu\u2019on se promenait dans Paris \u00e0 la recherche d\u2019un bistrot, mon ami Restif m\u2019a fait remarquer qu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e du <em>Proc\u00e8s<\/em> de Kafka, Alexandre Vialatte a commis une erreur de traduction gigantesque\u2026. En substance, Vialatte\u00a0 \u00e9crit en Fran\u00e7ais <em>Alors qu\u2019il prenait son petit d\u00e9jeuner, deux policiers sont venus chercher K<\/em>,\u00a0tandis que Kafka avait \u00e9crit en Allemand<em> Alors qu\u2019il n\u2019avait pas fini de prendre son petit d\u00e9jeuner, deux personnes sont venues chercher K<\/em>\u2026.. C\u2019est \u00e0 cause de ce genre de bourdes qu\u2019autant de gens lisent des livres alors qu\u2019eux et la litt\u00e9rature gagneraient \u00e0 ce qu\u2019ils s\u2019occupent de leurs fesses et fr\u00e9quentent plus les bowlings que les biblioth\u00e8ques\u2026.<\/p>\n<p><em>Alors qu\u2019il n\u2019avait pas fini de prendre son petit d\u00e9jeuner, deux personnes sont venus chercher K, <\/em>\u00e7a\u00a0 ne veut rien dire, aucune place n\u2019est assign\u00e9e \u00e0 un sens quelconque, l\u2019\u0153uvre d\u2019art n\u2019est\u00a0donc\u00a0pas prise en otage par un quelconque <em>donneur de sens<\/em>, et c\u2019est ainsi qu\u2019elle peut se d\u00e9ployer,\u00a0acc\u00e9der \u00e0\u00a0toutes les dimensions auxquelles il lui est potentiellement possible d\u2019atteindre et prendre si \u00e7a veut sourire\u00a0une tournure spirituelle,\u00a0\u00a0comme c\u2019est le cas du <em>Proc\u00e8s.<\/em><\/p>\n<p>Les fran\u00e7ais auraient pu se contenter d\u2019ignorer Kafka et le laisser dans un ghetto, mais ils ont fait bien pire : ils en ont fait une\u00a0esp\u00e8ce de Courteline sous Tranx\u00e8ne vaguement crois\u00e9 avec un pr\u00e9curseur de Soljenitsyne, un pourfendeur de l\u2019absurdit\u00e9 administrative\u00a0et du totalitarisme, alors que son \u0153uvre nous parle du Ciel et de Nous\u00a0sous le Ciel.<\/p>\n<p>N\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 beaucoup, la France n\u2019est pas la terre des Lettres, la <em>clart\u00e9 fran\u00e7aise<\/em> l\u2019emp\u00eachant de pouvoir revendiquer le titre. Non pas, naturellement, qu\u2019elle n\u2019ait pas donn\u00e9 de tr\u00e8s grandes plumes, mais Villiers de L\u2019Isle-Adam, C\u00e9line, Beckett, Ionesco et m\u00eame Proust ne l\u2019ont \u00e9t\u00e9 qu\u2019au prix d\u2019une s\u00e9cession radicale et d\u2019une incompr\u00e9hension de leurs\u00a0compatriotes\u00a0qui dure encore, m\u00eame\u00a0et surtout lorsqu\u2019ils\u00a0sont f\u00eat\u00e9s\u2026.. C\u00e9line est d\u00e9test\u00e9 par le public fran\u00e7ais de litt\u00e9rature, la meilleur preuve\u00a0de ce d\u00e9go\u00fbt\u00a0\u00e9tant\u00a0sa mani\u00e8re\u00a0d\u2019encenser un <em>Voyage au bout de la nuit<\/em> qu\u2019en lisant, ils r\u00e9\u00e9crivent pour en faire le vingt-et-uni\u00e8me tome des Rougon Macquart.<\/p>\n<p>________________<\/p>\n<p>Un dimanche midi \u00e0 la campagne, pr\u00e8s de Rambouillet. Avec l\u2019excellent Didier Goux, nous parlons des <em>Tontons Flingueurs<\/em>,\u00a0et nous tombons d\u2019accord : tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre le fleuron embl\u00e9matique du cin\u00e9ma fran\u00e7ais,\u00a0une tranche\u00a0de\u00a0 <em>french touch<\/em> couch\u00e9e sur pellicule, ce film est au contraire un OVNI\u00a0introduit dans\u00a0 la filmographie fran\u00e7aise, une perle de l\u2019humour anglo-saxon venue se poser on ne sait comment dans le Paris en noir et blanc des ann\u00e9es 60\u2026. C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 un film comique sans gags, sans recours au\u00a0<em>comique de situation\u00a0<\/em>qui fait la joie du tr\u00e8s cart\u00e9sien spectateur fran\u00e7ais,\u00a0et m\u00eame, d\u2019une certaine mani\u00e8re, sans mots d\u2019auteur, si l\u2019on entend par ce terme\u00a0des traits d\u2019esprit\u00a0auxquels un sc\u00e9nario doit servir de pr\u00e9texte\u2026\u00a0Si Audiard y fait mouche quelques dizaines de fois, c\u2019est parce qu\u2019il se place en serviteur et que ses r\u00e9pliques ne font qu\u2019\u00e9clairer le g\u00e9nie de l\u2019\u0153uvre\u2026.\u00a0<\/p>\n<p><em>Quand le lion est mort, les chacals se disputent l\u2019Empire. On ne peut pas leur en demander plus qu\u2019aux fils de Charlemagne<\/em>, c\u2019est dr\u00f4le parce que c\u2019est plac\u00e9 dans la bouche du notaire Francis Blanche, que celui-ci n\u2019est pas notaire, qu\u2019il est un voyou parmi une bande de voyou, que l\u2019Empire en question ne d\u00e9signe en r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019une salle de jeu clandestine, un bistrot et un\u00a0vulgaire trafic d\u2019alcools, qu\u2019il n\u2019est pas expliqu\u00e9 pourquoi le faux notaire est pris pour un notaire ni pourquoi ces quelques affaires minables sont\u00a0cens\u00e9es\u00a0former un empire, que tout cela est parfaitement absurde, et que l\u2019absurdit\u00e9 se prolonge jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hilarit\u00e9\u2026 On est ici\u00a0bien plus proche d\u2019<em>en attendant Godot<\/em><em> <\/em>que de <em>la Grande Vadrouille <\/em>ou de\u00a0<em>Monsieur Chasse<\/em>,\u00a0\u00a0et j\u2019affirme qu\u2019en se pla\u00e7ant au service de ce chef d\u2019\u0153uvre de l\u2019absurde plut\u00f4t que de s\u2019\u00e9couter parler comme le premier Sacha Guitry venu, Audiard s\u2019est paradoxalement rapproch\u00e9 d\u2019un grand comme\u00a0 Beckett\u00a0tout\u00a0en s\u2019\u00e9loignant\u00a0des pets de l\u2019esprit d\u2019un Jules Renard, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 ceux qui le citent comme on se raconte des histoires belges avec la p\u00e9danterie en plus, en faisant <em>hu hu hu<\/em> \u00e0 la fin de la citation.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, Les Tontons Flingueurs n\u2019ont obtenu qu\u2019un succ\u00e8s relatif \u00e0 leur sortie, mais plus encore, si l\u2019on en juge aux scores des films faits les ann\u00e9es\u00a0suivantes\u00a0par la m\u00eame bande (Lautner, Audiard, Ventura, Francis Blanche\u2026), les spectateurs ont souvent du sortir des salles en faisant la gueule\u2026. Il a fallut vingt ans \u00e0 ce film pour devenir v\u00e9ritablement un triomphe, le temps\u00a0n\u00e9cessaire\u00a0pour s\u2019adapter \u00e0 des codes \u00e9trangers.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je viens de d\u00e9couvrir le splendide court-m\u00e9trage Foutaises de Jean-Pierre Jeunet, et je ne serais pas avare du plus beau des compliments : il m\u2019a renvoy\u00e9 au d\u00e9licieux souvenir d\u2019Alain Robbes-Grillet, et ceux qui ne font pas semblant d\u2019aimer la Litt\u00e9rature me comprendront. 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